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Bloomylight : Thénardier et les stagiaires
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dans blog — Lévan le 23 mai 2016 à 15 h 10 min

Même si on a pu y traiter des sujets très divers, ce blog n’est pas souvent l’occasion de parler du milieu du jeu vidéo.

Récemment, une affaire (liens en vrac : ici, ) a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux des professionnels. Plusieurs personnes m’ont sollicité sur le sujet, en tant que Président du Syndicat National du Jeu Vidéo (SNJV). Ceci est mon opinion personnelle (Oui, je sais, cette phrase est aussi floue que quand la SNCF nous dit « Merci de votre compréhension » après avoir indiqué qu’un train serait annulé « à cause d’un incident »).

Résumons rapidement : une toute petite entreprise nouvellement créée embauche des stagiaires pour travailler sur un jeu, Lynn and the Spirits of Inao. Un kickstarter est lancé, pour récolter un peu plus de 50 000€. Mais bien vite il apparait que le jeu (en fait une juxtaposition de graphismes et d’animations, en l’état) a été presque entièrement réalisé par des stagiaires qui n’ont jamais été payés, ni même crédités pour leur travail.

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Il faut dire d’emblée qu’il y a un côté « Les Misérables » dans cette affaire. article_BL_3Et comme dans le roman de Victor Hugo, le Thénardier de cette entreprise fait lui-même partie des misérables : pion à mi-temps dans un collège, il venait chaque jour, une fois son travail alimentaire terminé, rejoindre les 5-6 stagiaires, entassés dans une pièce de 20m² qui était son propre studio… Il s’y entassait avec eux, parmi le matériel défectueux que les stagiaires remplaçaient par leurs propres affaires. Le projet traine depuis 3 ans. Manifestement, il n’a plus d’autre collaborateur dans l’entreprise depuis longtemps. L’argent récolté sur Kickstarter a pour but, selon ses dires rapportés, d’embaucher un programmeur. Un stagiaire veut lui parler des conditions de travail ? Le patron est suffisamment « intimidant » pour couper court à la discussion. La loi l’oblige à rémunérer les stages ? À l’aide d’un petit chantage (si tu ne signes pas, ton stage ne sera pas validé, tu n’auras pas ton diplôme), il fait signer une fausse déclaration aux stagiaires, qui reconnaissent avoir touché la rémunération (n’importe quel comptable sait qu’en cas de contrôle URSSAF, cette déclaration bidon serait une protection bien illusoire !).

Symbole du gros patron à cigare, multimillionnaire, exploitant sa main d’œuvre d’une main de fer ? Probablement pas. Symbole des dérives possibles d’un milieu du jeu vidéo semi-amateur, « indie », où la volonté de faire un jeu, la débrouille et « la passion » du jeu vidéo font perdre de vue les aspects légaux, collectifs et économiques les plus élémentaires ? Peut-être. Sans doute.

J’ai mentionné trois aspects : légaux, collectifs, économiques. Sur les aspects légaux, il n’y a rien de plus à dire qu’un rappel des articles de loi (résumés ici : https://www.service-public.fr/professionnels-entreprises/vosdroits/F20559). Il est illégal de ne pas payer des stagiaires qui restent plus de deux mois, et il est illégal d’avoir plus 15% de l’effectif d’une entreprise constitué de stagiaires. Il n’y a pas grand-chose de plus à dire, donc, à moins d’être procureur ou juge. Sur la défense de l’intérêt collectif (je veux dire : l’intérêt du secteur du jeu vidéo français en totalité, salariés comme indépendants ou patrons), il me semble que le Syndicat National du Jeu Vidéo a un rôle à jouer.

Quand j’ai décidé de me porter candidat au conseil d’administration du SNJV (oui, 3615 MAVIE), en 2014, c’était précisément pour m’occuper des problématiques de formation et d’emploi (j’ai donc logiquement, une fois élu membre du CA, été nommé vice-Président chargé de ces deux thématiques). Ce qui me révoltait, notamment, c’était que toutes les écoles de jeu vidéo étaient mises dans le même sac, aussi bien les écoles sérieuses (ENJMIN, Rubika, ISART, etc.) que les boîtes à fric plus ou moins confidentielles qui fleurissaient ici et là – étant acquis que le flot des adolescents qui veulent « faire des jeux vidéo » n’était pas prêt de se tarir. [Et même dans certaines écoles sérieuses, la vision des débouchés du secteur me paraissait parfois hésitante.] Or, si l’on veut (re-)faire de la France une nation leader dans les jeux vidéo, il me semble évident que la formation, c’est l’alpha et l’omega. Il faut donc éviter que quelques fruits pourris gâtent le panier – d’autant plus que, et ce n’est pas assez souligné, nous avons dans notre pays d’excellentes formations en conception de jeu vidéo, et en informatique en général. De cet engagement sont notamment nés le Réseau des Ecoles de Jeu Vidéo, largement relayé par la presse (exemple ici), et la charte des écoles de jeu vidéo. Notre prochain chantier, ce sont les stages et il était déjà prévu depuis plusieurs mois qu’une Charte des stages devait être réalisée pour la rentrée prochaine.

Après les aspects légaux et collectifs, j’ai mentionné les aspects économiques qui me semblent importants pour entrevoir les problématiques qu’une Charte des stages devrait traiter. C’est là que mon analyse diverge peut-être de celle de certains lecteurs.

  • Pour certains patrons, un stagiaire est un salarié pas cher, il y a donc moyen de gagner de l’argent.
  • Pour certains stagiaires, un stagiaire est un salarié pas cher, qui est donc exploité.

Je connais assez bien la législation sur les stages car (oui, double v double v double v point mavie point com), il y a quelques années, Celsius online en a recruté pas mal (une quinzaine sur trois ans, environ). L’idée était de repérer de futures recrues en CDI (de ce point de vue, c’était réussi : l’actuel directeur technique de l’entreprise, par exemple, ayant été un stagiaire de cette époque). Pour cela, l’idée était de leur donner un petit projet clairement identifié, de les accompagner dans leur travail et de les rémunérer systématiquement au moins au SMIC (+ tickets restos, et sous réserve du respect de certains objectifs qui étaient atteints de façon majoritaire). Comme je le disais, au point de vue visé (le recrutement en CDI), l’opération était un succès. Mais je me suis également rendu compte (en fait, je m’y attendais) que, en comptant à la fois la rémunération et le temps de suivi d’un stagiaire, il est quasiment impossible de trouver un projet qui permettrait de rendre « rentable » le travail d’un stagiaire. Et ce, grosso modo, quelle que soit sa rémunération. Si on veut un travail bien fait, de qualité, il faut des salariés et il faut des talents – pas des débutants.

Ce n’est en rien une surprise. Le travail d’un stagiaire n’a d’ailleurs pas à être rentable par rapport au travail d’un salarié. C’est bien pour cela qu’un stagiaire est un étudiant ! Bien sûr, on peut toujours croiser un étudiant très doué qui a le niveau d’un programmeur confirmé (et certains élèves peuvent penser qu’ils sont très doués et qu’ils n’ont plus rien à apprendre) mais mon expérience me dit clairement qu’en moyenne, ce n’est pas le cas. Du coup, c’est la prémisse commune à « certains patrons » et à « certains stagiaires » qui est fausse : en moyenne, un stagiaire, ne saurait être un « salarié pas cher ». C’est comme cela qu’on se retrouve « Au sergent de Waterloo » chez les Thénardier, des patrons sans scrupule pressurant des stagiaires pour une entreprise qui, au final, sera improductive. Perdant-perdant.

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Un autre problème se pose alors : les hommes politiques, qui sont parfois susceptibles de réagir vite à l’actualité et à l’émotion populaire sans vision d’ensemble, entreprennent depuis plusieurs années déjà de réglementer les stages. Le résultat n’est pas probant. Voici un extrait d’un mail que j’ai reçu d’un chef d’entreprise qui a réussi dans le jeu vidéo, et pour qui j’ai de l’estime1 :

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Donc si on résume : en partant du principe qu’il y a d’un côté des exploiteurs et de l’autre des exploités, que fait-on ? On augmente le niveau minimum de rémunération de tous les stagiaires (aujourd’hui, un stagiaire doit gagner au minimum 554€ nets par mois, soit 48% du smic net), et on limite le nombre de stagiaires pour toutes les entreprises. « One size fits all ». Bien entendu, personne n’est content : si un stagiaire est censé faire le même travail qu’un employé, alors pourquoi ne gagne-t-il que 48% du smic par mois ? Mais d’un autre côté, à part les entreprises très performantes qui savent vouloir embaucher beaucoup de monde à moyen terme, quel employeur voudrait embaucher un étudiant en première année, plutôt qu’en dernière année, à la moitié du smic ? Et 10,00% maximum de stagiaires dans une entreprise, est-ce un bien ou un mal ? J’ai toujours du mal à croire aux vertus intrinsèques des chiffres ronds… En tout cas, un entrepreneur qui essaye de recruter un maximum de stagiaires, si c’est un exploiteur, alors c’est un exploiteur qui ne sait pas compter. Disons-le en une phrase qui va peut-être choquer certains : les boîtes qui tournent grâce à des stagiaires sous-payés en pagaille, ce sont des boîtes de losers – elles sont vouées à mettre la clef sous la porte très vite.

En tout cas, la loi de l’offre et de la demande étant ce qu’elle est, il y a aujourd’hui une préoccupante pénurie de stages (ce qui favorise les patrons-abuseurs au lieu de les pénaliser, il faut bien voir cela !). Ces stages sont pourtant cruciaux pour l’apprentissage des métiers et pour la confrontation à la réalité du travail en équipe qui caractérise notre industrie. Il est urgent, pour le milieu du jeu vidéo (les entreprises, les étudiants mais aussi et surtout le troisième membre de ce triumvirat, et le plus important : les écoles) de repenser et de refonder le statut des stagiaires. Qu’est-ce qu’un stagiaire ? Quel est son rôle ? Quel est le rôle de l’entreprise qui l’accueille ? Pour beaucoup de personnes, les réponses à ces questions sont floues ou contradictoires. Ce travail est crucial, et c’est sur ce genre de questions que se joue l’avenir à long terme de notre industrie.

[Il y aurait beaucoup d’autres choses à rajouter, mais au moment où j’écris ces lignes il fait beau et on est samedi. Il faut tout de même souligner ceci : dans l’affaire Bloomylight, les stagiaires sont tous des graphistes. Manifestement, des programmeurs corvéables, c’est plus difficile à trouver. Ce n’est pas un hasard, et c’est là encore une conséquence de la loi de l’offre et de la demande : on forme sans doute trop de graphistes et de « game designers » (j’ai horreur de ce terme) en France ; mais on manque énormément de programmeurs… Si vous ne voulez pas connaître le chômage pendant 20 ans, c’est clair : devenez programmeur.]

1. [Il y a une petite erreur factuelle dedans, mais elle me semble suffisamment peu importante pour ne pas être relevée]

6 Comments »

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    MrGroar

    posté le 23 mai 2016 @ 17 h 44 min

    Lévan: Oui, je sais, cette phrase est aussi floue que quand la SNCF nous dit « Merci de votre compréhension » après avoir indiqué qu’un train serait annulé « à cause d’un incident »

    Je ne suis absolument pas d’accord, c’est très clair comme information! 🙂 Bon, sur ce je retourne à mon poste de travail…

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    Stephane

    posté le 23 mai 2016 @ 19 h 55 min

    Le problème du « misérable » en question est qu’il est loin de ce statut puisqu’il est l’unique actionnaire de Bloomylight Studio au capital de 250k !! 251 100 Euros pour être exact, une somme assez extra-ordinaire pour ce type de société, encore plus lorsqu’on découvre son fonctionnement.

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    Lévan

    posté le 24 mai 2016 @ 11 h 14 min

    @Stephane : En fait, non. Je me suis procuré les statuts de l’entreprise avant d’écrire mon billet, et j’y ai vu que, sur les 251 100€, 251K€ relèvent d’un apport en nature de « bien incorporel ». Bref, le capital en numéraire n’est que de… 100€

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    Franck

    posté le 24 mai 2016 @ 12 h 14 min

    @Lévan : Cela peut même lui être potentiellement préjudiciable, car il est peut donc être tenu responsable du montant de ses apports à la société… Et j’ai comme un doute qu’il puisse sortir 250K€ si un tribunal l’exigeait…

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    scorpon

    posté le 26 mai 2016 @ 12 h 50 min

    Voilà bien le soucis actuel de nos politiques (de quelque bord que ce soit, je tiens à le préciser): on réagit au sensationnel pour jouer sur l’émotif mais on oubli au passage une vraie réflexion pour bâcler vite fait une « solution » qui n’a de solution que le nom.

    Vite fait mal fait, et les conséquences seront à la charge de ceux qui viendront après, qui se contenteront de quelques mesures pour compenser un peu sans vraiment remettre en cause le problème.
    Pendant ce temps, les stagiaires continueront d’avoir du mal à trouver de vrais stages (c’est à dire où ils apprendront vraiment quelque chose, en dehors de toute question de rémunération) et les entreprises seront de plus en plus frileuses face à l’investissement obligatoire que représente le fait d’avoir une personne rémunérée, non professionnel, et dépendante d’une autre pour apprendre (donc coûtant de l’argent à l’entreprise).

    Comme il est dit ici, c’est perdant-perdant mais tant que ça fait moins de bruit, c’est politiquement viable!

    L’obligation devient la norme, au delà de la réflexion des personnes et des entreprises.
    Un stagiaire préférera sans doute un stage non-rémunéré où il sera bien encadré et où il apprendra vraiment plutôt qu’un stage rémunéré où il se contentera de faire bêtement le travail d’un employé sans rien en apprendre.

  6. avatar
    Serein

    posté le 2 juin 2016 @ 22 h 29 min

    Article intéressant sur un sujet ô combien complexe et qui a eu le mérite de me faire réouvrir mon hypercours Dalloz du droit du travail et de me faire télécharger enfin le projet de loi travail « débattu » en ce moment. J’avais arrêté le suivi du dossier ici: https://www.google.fr/search?q=lyc%C3%A9e+bergson&ie=utf-8&oe=utf-8&channel=fs&gws_rd=cr,ssl&ei=am5QV4mdEIaoa-_SsfAC#q=lyc%C3%A9e+bergson&tbm=vid. Tant que « l’homme n’a pas peur « couché » » ça va^^
    En ce qui concerne les stagiaires, visiblement, leur statut fait qu’ils sortent du droit du travail. Tout comme les travailleurs indépendants d’ailleur. C’est une bonne chose qu’une charte puisse pallier les manquements du législateur. Est-ce aux entreprises d’assurer la totalité des revenus perçus par ces stagiaires ? Je ne sais pas. Quant à leur nombre, je ne ferais que cette citation: « De toute manière, et avant toute chose, il convient que de bonne lois définissent elles mêmes tous les cas, autant qu’il se peut, et qu’elles en laissent le moins possible à la discrétion des juges… » tiré de « La réthorique » d’Aristote; et je ferais remarquer qu’un stagiaire ayant besoin par définition d’un minimum d’encadrement, il faut garder certaines proportion en rapport avec l’effectif de l’entreprise accueillante.

    L’affaire bloomylight m’a l’air d’être un défaut de suivi de l’école. Et le kickstarter une belle escroquerie, car, pour avoir jeté un oeil dessus, on est forcé de reconnaitre qu’il(s) a (ont) soigné sa (leur) présentation ! Reste à savoir si, en amont, les banques ont fait leur travail. C’est à dire examiner un possible crédit. Le projet avait l’air bien.

    Bon je vais m’arrêter là car tout à l’heure je citais Bergson, je me souviens d’un de ces livres où il parlait de l’aphasie et, justement, je n’arrive plus à trouver mes mots

    https://www.youtube.com/watch?v=dtyQqKAL4SA

    j’ai trois grammaires et environ 1000 mots à apprendre dans chacunes d’elles. J’en suis au gérondif italien. Faut que je file droit !

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